Neuf grammes de plomb

NEUF GRAMMES DE PLOMB, texte soumis aux comités de lecture

Spectacle-cabaret écrit et mis en scène par Mathieu Desfemmes pour une équipe artistique de 10 comédien(ne)s-chanteurs(euses) et 3 musiciens(ennes).

"Neuf grammes de plomb est une réflexion sur le devenir possible d’un jeune soldat jeté dans la machine à broyer des guerres que l’Occident livre, aux entités invisibles qu’il a lui-même engendrées.



Son métier est de tuer, il le connaît sur le bout des ongles, il est un artisan consciencieux, l’art qu’il applique pour ôter la vie est devenu chez lui si naturel que ses gestes sont une danse. Sur le terrain des opérations il se révèle implacable, il a le droit pour lui et sa réflexion n’est portée que par les objectifs des missions qu’ils lui sont données. Mais l’ouvrier exemplaire qu’est ce petit soldat, va être pris par un mal. De la poussière, du sable, des coutumes étranges qu’il côtoie mais qu’il ne comprend pas, car les seul coutumes qui vaillent sont celles du monde d’où il vient, celles forgées par l’éducation des esprits mous, d’une jeunesse perdue dans le brouillard des paroles incontestables des logiques du bon droit des nations évoluées, celles de la force légitime qu’il faut s’appliquer à assener à ces peuples barbares engourdis dans la superstition ; ce jeune soldat donc va être touché par un mal. Le mal de la curiosité. Le mal d’essayer de comprendre, le là où il est, le pourquoi ce que l’on lui dit être vrai sonne si faux dans la bouche de ses supérieurs. Il va, oh magie, prendre conscience.

 

116

Des soldats de la 27e division d'infanterie d'Afrique débarquent à Alger en septembre 1955. Crédits photo : Rue des Archives/©Rue des Archives/RDA

J’ouvre une parenthèse, pour expliquer que tout ceci ne vient pas d’une documentation sur des évènements que nous pouvons vivre de nos jours, bien que toujours branché à l’actualité, j’y puise de la matière. Mais des récits que mon père nous racontait le soir autour de la table de la cuisine, sur le drame de sa vie qu’était la guerre d’Algérie. De ce drame je ne pourrais pas tout connaître car mon père n’en parlait que par morceaux choisis et lorsque le vin qu’il pouvait boire abondamment, le faisait nous embarquer pour un épisode inédit, il bifurquait avant la fin, sans doute rattrapé par le chagrin de se revoir à vingt ans avec les copains, les garçons qui n’avaient pas su dire non. Je me suis appliqué tout de même jusqu’à la fin, à soutirer de mon géniteur le maximum de détails, mais il est mort et me voilà orphelin et sur ma faim. Mais de cette guerre mon père, blessé dans son âme, rongé par la colère, l’esprit cassé par ce qu’il avait vu et entendu, tira de la révolte et fit naître en lui le germe de l’humanité.

La parenthèse se referme sur mon père et son histoire, mais c’est nourri d’elle, de l’homme qu’il était ou qu’il aurait pu devenir et plus largement de tous ces jeunes hommes et femmes aujourd’hui, qui peuplent les champs de batailles, que neuf grammes de plomb tire sa substance."

Mathieu Desfemmes

Production : Le Cabaret des Oiseaux

Soutien : Conseil Général de l'Essonne